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Fédération de Haute-Garonne

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La réforme de l'enseignement supérieur en Hongrie, symbolique de la casse des universités publiques dans le monde

 
 

 

Sous l'impulsion de l'Union européenne, le gouvernement de Viktor Orbàn a lancé il y a un an une réforme visant à libéraliser l'enseignement supérieur hongrois. L'objectif est clair et défini par Bruxelles : « les programmes d’enseignement réagissent souvent avec lenteur à l’évolution des besoins de l’économie», il faut donc « associer les employeurs et les institutions du marché du travail à la définition et à la réalisation des programmes, soutenir les échanges de personnel et introduire l’expérience pratique dans les cursus peut aider à adapter les programmes d’études aux nécessités actuelles et émergentes du marché du travail et favoriser l’aptitude à l’emploi et l’esprit d’entreprise. » La ministre déléguée à l'éducation Rozsa Hoffmann n'a cessé de le répéter, la réforme doit donc « adapter l'université aux besoins du marché » en diminuant le nombre global d'étudiants, et en formant plus d'ingénieurs que de juristes ou d'économistes. Dans ce pays qui compte une forte population estudiantine -environ 400 000 étudiants- ces mesures vont notamment avoir un impact considérable sur les jeunes issus des classes populaires. A partir du 10 décembre dernier, les étudiants hongrois se sont mobilisés à de multiples reprises afin de faire entendre leur voix auprès d'un gouvernement qui n'avait même pas pris la peine de les consulter.

 

Quelques chiffres

Jusqu'à l'année 2012, les frais d'inscriptions étaient faibles voir inexistants en Hongrie. La réforme du gouvernement prévoit une augmentation brutale : en moyenne 325 000 forints par semestre (1150 euros) alors que le salaire moyen en Hongrie est d'environ 400 euros par mois, cette réforme équivaut à fermer les portes de l'enseignement supérieur aux plus précaires et promettre de longues années d'endettement aux autres.

En parallèle à ces hausses, le nombre d'étudiants boursiers est déjà passé de 53 000 en 2011 à 34 000 en 2012. L'année prochaine, ils ne seront plus que 10 000 à pouvoir bénéficier de la gratuité des études. Les filières les plus touchées par cette cure d'austérité sont les sciences humaines jugées inutiles par le gouvernement : en économie, il n'y a plus que 200 étudiants pouvant prétendre à une bourse, contre 4 000 l'année dernière, « Deux cent de trop » avait d'ailleurs subtilement commenté Orbàn. Même constat en droit : 100 bourses délivrées en 2012 contre 800 précédemment.

Ces baisses sont la conséquence d'une réponse néolibérale à une crise du système capitalise : des coupes drastiques dans le budget réservé à l'enseignement supérieur sont effectuées, 12 milliards de forints en moins en 2012 (42 millions d'euros), et 38 milliards d'ici 2014 (environ 134 millions d'euros).

 

Une offensive mondiale sur l'Enseignement supérieur

Les frais d'inscription dans les universités sont l'objet d'une bataille menée à l’échelle mondiale. Dans un de ses rapports publiés en 2012 l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) note que « Depuis 1995, 14 des 25 pays dont les données sont publiées ont réformé leur système de droits de scolarité: la plupart de ces réformes ont donné lieu à un accroissement des droits de scolarité moyens dans les établissements d'enseignement tertiaire [les universités]». En 2009 déjà, des étudiants américains occupaient l'université de Berkeley pour protester contre l'augmentation de 32% de leurs frais d'inscriptions. En 2011, ce sont les chiliens, qui doivent débourser en moyenne près de 3000 euros par an pour étudier, qui se sont massivement organisés pour une éducation gratuite et de qualité. Cette année fut également marquée par de nombreux mouvements étudiants dans plusieurs pays. Les étudiants québecois se sont lancés dans une grève de plus de neuf mois avant d'obtenir gain de cause contre l'augmentation de 75% des frais d'inscription prévue par le gouvernement libéral de Jean Charest. Le gouvernement anglais a de son côté permis à ses universités de doubler, voir tripler leurs frais, passant de 3000 à 9000 livres pour compenser la baisse des subventions publiques dans l'enseignement supérieur. En Espagne, une réforme similaire a été appliquée, puisque la contribution des étudiants au financement des universités est passée de 15 à 25%. De toutes parts, les universités publiques sont attaquées par les libéraux, et en réponse des mouvements étudiants s'organisent partout dans le monde :

En France, cette logique est défendue sans surprise par la droite, mais aussi par les sociaux-démocrates. Terra Nova, groupe de réflexion proche du Parti Socialiste propose par exemple de multiplier les frais d'inscription français par deux voir par quatre : Pour ce « think tank », des frais d'inscription élevés responsabiliseraient les étudiants  « Il y a plusieurs autres effets positifs de l’augmentation relative des frais d’inscription proposée : les étudiants prendraient mieux conscience de la valeur de la formation qui leur est dispensée, et seraient plus exigeants sur sa qualité ; l’absentéisme réputé élevé dans les universités françaises reculerait ; cela permettrait de lutter contre, voire de faire disparaître, les inscriptions d’étudiants fantômes désirant uniquement bénéficier de la sécurité sociale. » Toujours cette même rengaine de considérer les étudiants comme des adolescents feignants ou attardés, alors que ceux ci forment aujourd'hui une des couches les plus précaires de la société. Rappelons que trois-quart d'entre eux travaillent pour financer leurs études, que près de 51% renoncent à aller chez le médecin, et que plus de 200 000 étudiants arrêtent leurs études avant la fin, faute de moyen. Il est par ailleurs assez curieux que les « penseurs » de Terra Nova, dont la plupart n'ont jamais connu ni la précarité, ni le salariat étudiant veuillent aujourd'hui responsabiliser les étudiants sur le coût de leur formation.

Il faut noter par ailleurs que le groupe de réflexion n'a finalement que très peu cogité sur la question, puisqu'il n'aborde même pas la conséquence directe et inévitable de ces augmentations : le salariat étudiant. Cette question majeure posée aux étudiants est dénoncée depuis des années par les étudiants communistes, qui rappellent dans le cadre de leur campagne pour un statut social du jeune travailleur en formation que près de 75 % des étudiants doivent se salarier pour subvenir à leurs besoins, ce qui pose un grave problème de réussite aux examens. Le journal Le Monde dans son édition du 8 janvier 2013, citant les études du Centre de recherche en économie et statistiques, organisme lié à l'Insee , relevait que « l'occupation d'un emploi régulier réduit significativement la probabilité de réussite à l'examen de fin d'année universitaire. S'ils ne travaillaient pas, les étudiants salariés auraient une probabilité plus élevée de 43 points de réussir leur année ».

 

Le système du prêt étudiant en question

Dans tous les pays qui ont pratiqué ce type de réforme, un système de prêt étudiant s'est mis en place en parallèle. Pour pallier l'augmentation vertigineuse des frais d'inscription, le gouvernement hongrois prévoit également l'instauration de prêts étudiants. Si un taux d'intérêts à 2% ne paraît pas à première vue scandaleux, on peut néanmoins se questionner sur la pertinence d'un système qui endette les étudiants sur le long terme sans leur garantir un emploi stable par la suite. Pour rappel, c'est cette même logique d'endettement qui a conduit à la crise économique de 2008. C'est au passage, une proposition reprise par Terra Nova : « Aussi est-il proposé de la compléter par un prêt à taux zéro garanti par l’Etat qui pourrait s’élever à 150 à 300 euros selon le niveau d’études. »

« La dette étudiante succèdera-t-elle aux subprime ? » se demandait à raison dans Le Monde Diplomatique de septembre dernier Christopher Newfield, professeur à l'université de Santa Barbara (Californie). L'universitaire constate que cette dette étudiante est maintenant estimée à plus de 1 000 milliards de dollars, alors même que de plus en plus d'étudiants se retrouvent en situation de défaut de paiement, faute d'emploi stable. Le niveau d'endettement moyen d'un étudiant aux États-Unis est de 23 000 dollars. Pour l’anecdote, Barack Obama était endetté à hauteur de 120 000 dollars à la fin de ses études, dette qu'il a mis dix ans à rembourser ...

Ce sont également deux conceptions opposées qui s'affrontent. D'une part l'éducation par capitalisation défendue par les libéraux, qui transforme l'étudiant en client qui investit de l'argent et spécule sur son avenir, et d'autre part l'éducation par répartition qui considère l'éducation comme un droit, et l'université comme une propriété collective appartenant à toutes et à tous.

 

Quand autoritarisme et libéralisme font bon ménage

Folklore populiste oblige, la réforme universitaire hongroise comporte une spécificité : les derniers « chanceux » bénéficiant d'une bourse doivent signer un contrat avec l’État qui les engage à travailler en Hongrie un nombre d'années deux fois supérieur au temps passer à étudier. Cette mesure constitue une véritable entrave à la liberté de déplacement garantie par l'Union Européenne. Concrètement, les étudiants issus des milieux les plus défavorisés se retrouveront assignés en Hongrie (un étudiant boursier qui vise le niveau master devra travailler obligatoirement dix ans dans son pays) tandis qu'un autre issu d'un milieu plus aisé pourra voyager comme bon lui semble. Cette mesure constitue une réelle discrimination contre les plus pauvres. A ce rythme là, nous attendons avec impatience l'arrivée du livret ouvrier-étudiant.

On remarque également les limites du gouvernement droitier hongrois. Élu sur des déclarations antilibérales, Viktor Orbàn a rapidement retourné sa veste pour se plier aux exigences du patronat. C'est là un des signes distinctif de la droite extrême que d'aboyer contre le système financier en période électorale, avant d'en appliquer les réformes dès que l'occasion se présente.

 

Conséquences d'une telle réforme

Cette réforme met en lumière brutalement les conséquences du néo-libéralisme : au nom de la compétitivité et des exigences « des marchés » on ferme des lieux de savoir et on empêche tout une frange de la population d’accéder à l'enseignement supérieur. Pratiquées partout dans le monde, ces réformes constituent une véritable régression pour les sociétés : mécaniquement le nombre d'étudiants va baisser, tandis que l'endettement étudiant constitue un réel risque pour les individus qui le subissent ainsi que pour les économies.

C'est aussi un dangereux choix de société qu'effectuent là les libéraux. Alors que la xénophobie progresse en Hongrie comme dans toute l'Europe, et que le monde est durement touché par la crise économique, l’État juge inutile de former des sociologues, des économistes, des historiens ou des politistes, ceux là même capables d'expliquer l'évolution de la société.

 

NB : Sous la pression des étudiants hongrois, le gouvernement de V. Orbàn a déclaré reculer sur les suppressions de bourses, maintenant leur nombre à 55 000. Il faut néanmoins rester vigilant, puisque le projet de loi n'a, à l'heure actuelle, pas encore été modifié, tandis que les étudiants n'ont toujours pas été consultés. Ces derniers ont lancé au début du mois de janvier un ultimatum au gouvernement.

 

Jules Rondeau,

secrétaire à l'international

http://www.humanite.fr/monde/hongrie-le-gouvernement-du-conservateur-vik...