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Fédération de Haute-Garonne

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Sevil Sevimli, symbole de la répression des progressistes en Turquie

 
 

le 31 janvier 2013

     

     

    En mai dernier, une vague d'arrestations menée par la police turque s'abat une fois de plus sur les étudiants. Parmi eux, Sevil Sevimli, jeune étudiante franco-turque venue étudier un an à Eskieshir dans le cadre du programme Erasmus. Retour sur le cas de Sevil, symbole cette répression qui frappe le milieu étudiant turc.

    Le 9 mai 2012, la police antiterroriste tire Sevil Sevimli du lit. Alors qu'elle n'oppose aucune résistance, l'étudiante est frappée par les enquêteurs, tirée par les cheveux jusqu'à la voiture de police. Malgré les marques et les bleus, aucune plainte ne pourra être déposée, et le médecin ne relève pas les traces de coup.

    Suite à son interpellation, Sevil est placée en détention dans une prison de type « F », réservée principalement aux détenus politiques. La Turquie ne reconnaissant pas la double nationalité, elle est considérée comme une ressortissante turque. Le Quai d'Orsay n'est par conséquent pas officiellement prévenu de l'arrestation de l'étudiante, tandis que la famille a toutes les peines du monde à se tenir informée de la situation.

    Sevil est dans un premier temps accusée d'être une dirigeante du DHKP-C (Parti-Front de libération du peuple révolutionnaire), une organisation d'extrême-gauche apparue dans les années 1970 et interdite par l’État. Elle tombe sous le coup des lois antiterroristes aux contours extrêmement flous et risque alors près de 32 ans de prison.

    Le premier mois de détention se déroulent très mal : elle subit des invectives de la part des gardiens, la nourriture est immangeable (elle retrouve dans ses repas des queues de rats, des ongles, des poils ...), la famille ne parvient pas lui faire parvenir des vêtements propres et elle n'a aucun contact avec l'extérieur. Par la suite, après la visite d'élus et la médiatisation de l'affaire, ses conditions de détention ainsi que le comportement de l’administration pénitencière vont s'améliorer. Après avoir passé trois mois en prison, Sevil est libérée le 7 août et placée sous contrôle judiciaire. En attendant le verdict final, elle ne peut pas quitter le territoire turc.

    Les audiences de son procès se suivent et se ressemblent : 26 septembre, 19 novembre, 16 janvier. Lors de cette dernière audience, le tribunal reconnaît néanmoins que l'étudiante de vingt ans n'est sûrement pas une « dirigeante » de cette organisation, ce qui ramène la peine maximale encourue à quinze ans de prison. A chaque fois, malgré l'absence totale de preuve et le soutien d'une grande partie de l'opinion publique turque, Sevil se heurte au même résultat : l'accusation de participation à une organisation terroriste ainsi que l'interdiction de quitter le territoire sont maintenues.

     

    La Justice turque avance dix chefs d'inculpation :

    - Sa participation à la manifestation du 1er mai à Istanbul ainsi qu'à un concert du groupe engagé à gauche Grup Yorum, qui a réunit près de 350 000 personnes

    - L'organisation d'un pique-nique entre amis, qui se trouverait être selon les juges une réunion de militants, et la mise en place d'une collecte d'argent (environ 70 euros) dans le but de payer les billets de car pour se rendre à ce concert

    - Son engagement dans un mouvement étudiant pacifique. Elle aurait à cette occasion confectionné des affiches pour la gratuité de l'éducation

    - La détention du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx

    - Ses participations à une commémoration publique en l'honneur d'un leader étudiant assassiné dans les années 1970 par l'armée ainsi qu'à une projection d'un film documentaire, -qui n'est pas interdit- sur Güler Zere une militante décédée d'un cancer non-soigné en prison. On lui reproche d'avoir rencontré durant cette projection des syndicalistes du KESK (syndicat présent dans les entreprises publiques). Ces derniers ne sont pas inquiétés par la justice.

    - La diffusion d'une revue marquée à gauche (légale aussi), Yürüyüş

    - Enfin, alors qu'elle était placée sur écoute, la justice lui reproche d'avoir évoqué au téléphone avec une amie une des nombreuses rafles policières qui touchent les universités

    Point commun de tous ces chefs d'inculpation : aucun ne sort du cadre légal turc. Plus absurde encore, elle ne nie aucun des faits qui lui sont reprochés. Cette parodie de justice prêterait à rire si Sevil Sevimli ne risquait pas quinze ans de prison.

     

     

    La législation antiterroriste en question

    Les lois antiterroristes amendées en 2006 par l'AKP (le parti du premier ministre Erdogan) permettent aux tribunaux de mettre en examen et de condamner uniquement à partir des suppositions des juges ou des enquêteurs. Alors que selon toute logique un passage à l'acte violent est au moins nécessaire pour se voir qualifier de « terroriste » en Turquie, il suffit d'être suspecté d'appartenir à un groupe interdit, d'en faire la « propagande » ou simplement d'en parler pour se voir attribuer ce qualificatif et les conditions de détention qui vont avec. C'est pour cette raison que la Turquie détient actuellement le record du nombre de journalistes incarcérés, condamnés pour avoir réaliser des articles ou des reportages sur le PKK par exemple. Plus insensé encore, partager une revendication commune avec une organisation qualifiée de terroriste permet à la Justice turque de vous affilier à cette dernière. En réalité, c'est le délit d'opinion qui est ici institutionnalisé. Dès 2010 Human Right Watch dénonçait cette législation aux contours flous qui ouvre la porte à tous les abus dans un rapport intitulé « Quand protester devient un crime terroriste : De l'usage arbitraire des lois antiterroristes pour poursuivre et incarcérer les manifestants en Turquie ».

    Le chercheur au CNRS Étienne Copeau résume ainsi la situation : « on sait la large extension que le gouvernement turc donne au mot « terrorisme ». Il ne faut pas oublier que la Turquie est en guerre contre une partie de sa propre population, une situation qui motive un état d’exception et l’existence d’une loi anti-terroriste qui donne des pouvoirs dignes d’un régime totalitaire à la police et au système judiciaire. Dès lors, l’allégation de « terrorisme » ou d’ « appartenance » ou de « soutien » à une « organisation terroriste » pour faire arrêter, inculper et emprisonner des personnes qui sont de simples opposants, qui militent plus ou moins activement pour le règlement démocratique de la question kurde et pour la démocratisation de la vie politique turque. Comme on sait, des milliers d’étudiants, en particulier, sont en prison pour cela, sous l’inculpation de « terrorisme ». »

     

    Répression sur le mouvement progressiste

    Ces dernières années, la politique du premier ministre Erdogan a pris un tournant droitier très inquiétant. De nombreuses personnes sur place dénoncent une « poutinisation » du pouvoir. Des milliers d'élus, d'avocats, de journalistes, de militants politiques et de syndicalistes sont arrêtés, emprisonnés ou menacés par des procédures judiciaires. Si les kurdes représentent les principales victimes de ces attaques, la répression politique est menée contre toutes les forces progressistes, le cas de Sevil en est un exemple marquant. On peut également citer celui de Pinar Selek, universitaire turque accusée de terrorisme pour ses recherches sur le mouvement kurde. Arrêtée par la police en 1998, elle est torturée pour ne pas avoir donné les noms des personnes qu'elle a rencontré dans le cadre de ses recherches. Après deux ans et demi de prison, elle est libérée, et s'engage dans un mouvement pacifiste et antimilitariste. Pendant près de quatorze ans, elle va être harcelée par la justice de son pays. Acquittée trois fois, elle est finalement condamnée le 24 janvier dernier à la prison à perpétuité par un tribunal d'Istanbul. Elle vit aujourd'hui en exil à Strasbourg.

    Concernant les étudiants, environ 900 d'entre eux seraient actuellement incarcérés, et près de 2800 poursuivis par la Justice pour leurs (supposées) activités politiques. Si le milieu étudiant est principalement visé, c'est parce qu'il est source de changements. L'année dernière, un important mouvement s'est organisé dans les universités, réclamant de meilleurs conditions de vie, de logement, de santé, ainsi qu'une éducation publique, gratuite et de qualité. Récemment, ce sont encore les étudiants qui se sont mobilisés contre la mise en place par l'OTAN de batteries de missiles sur le sol turc dirigés vers la frontière syrienne. Les universités sont au centre d'un mouvement de repolitisation de la société turque, et apparaissent comme une menace pour l'hégémonie de l'AKP au pouvoir.

     

    Que fait le gouvernement français ?

    Autre fait inquiétant, la passivité des gouvernements européens face à cette vaste répression, voir leur collaboration complice. En 2011, le ministre de l'intérieur Claude Guéant signait avec son homologue turc Idris Naim un« Accord de coopération dans le domaine de la sécurité intérieure ». Une grande partie de cet accord concerne la lutte contre le terrorisme, comprenez la poursuite l'extradition et l'enfermement des opposants au régime d'Ankara. Pas étonnant de la part d'un gouvernement français qui avait proposé à l'époque du soulèvement tunisien une aide logistique au dictateur Ben Ali.

    Mais la tendance ne s'est pas inversée avec l'arrivée au pouvoir des socialistes. Alors que Sevil était toujours emprisonnée pour « terrorisme », Laurent Fabius renforçait en toute discrétion les accords Guéant. Dans son projet de loi daté du 1er août 2012 visant l'approbation de ces accords par le parlement français, M. Fabius précise que « Aux domaines classiquement prévus par la France dans ses accords de sécurité intérieure, la Turquie a souhaité ajouter […] la gestion démocratique des foules ».

     

    Plusieurs questions se posent. Pourquoi la France ratifierait des accords militaires et policiers avec un gouvernement autoritaire qui utilise le vague concept de terrorisme pour enfermer ses opposants ? Les socialistes comptent-ils réellement extrader des réfugiés politiques turcs et kurdes vers la Turquie, comme le prévoient ces accords ? Pourquoi la diplomatie française s'est autant engagée pour la libération d'une détenue de droit commun comme Florence Cassez par exemple, alors qu'en parallèle elle ne se manifeste que très peu pour celle de Sevil Sevimli, qui est ouvertement retenue par le gouvernement turc pour des raisons politiques et qui risque quinze ans de prison pour cela ? Compte tenu de la récente condamnation à vie de Pinar Selek, la situation n'est pas à prendre à la légère.